En novembre 1696, le roi proclame un édit qui prescrit de dresser un
Armorial, dont le juge d'armes Charles d'Hozier serait le garde. L'Armorial est
ouvert à tous, aux nobles et aux personnes du Tiers qui méritent d'en avoir.
Des bureaux sont mis en place où les possesseurs d'armoiries viendront faire
leurs déclarations, et où ceux qui désirent en recevoir viendront présenter
leurs demandes. Après examen, des brevets portant le dessin du blason leur
seront remis, et leurs armes seront décrites et dessinées dans le recueil
conservé à Paris.
En réalité, et le roi le dit explicitement quand il abroge cet édit en 1700
: le véritable motif de l'édit n'est pas de dresser un Armorial pour conserver
la trace des armes des familles concernées, mais bien financier. Les caisses du
Trésor royal étaient vides, le roi avait besoin d'argent pour soutenir sa
guerre contre la Ligue
d'Augsbourg. Cet édit fit partie d'une série de mesures destinées à
renflouer les caisses.
Les particuliers devaient en effet payer 20 livres (plus les taxes de 2 sols
par livre, plus 30 sols pour les frais de brevets, soit en tout 23 livres et
dix sols), les provinces 300 livres, les villes avec évêchés ou cour supérieure
100 livres, les autres villes 50 livres, etc... Au total, Henri Bourde de la
Rogerie (directeur des Archives du Finistère puis d'Ille-et-Vilaine, de 1897 à
1912 et de 1912 à 1934, ancien président de la SHAB) estime que la Bretagne contribua à
hauteur de 211.000 livres, l'édit devant rapporter au Trésor, pour toute la
France, la somme de 5833000 livres. L'exécution de l'édit avait été attribuée à
une société de financiers qui étaient autorisés à percevoir plus que la somme
demandée pour le Trésor, pour couvrir leurs frais et augmenter leurs profits.
Les commissaires chargés de son exécution ne se contentèrent donc pas des
déclarations spontanées, et certains enregistrements étaient obtenus de force
(en Provence, tout un village y passa).
Pour la Bretagne, Pol Potier de Courcy (Nobiliaire et Armorial de Bretagne,
1890) estime que sur les 9771 enregistrements, seuls 5269 furent spontanés. Et
gare à ceux qui rechignaient à se faire inscrire (et surtout à payer), car les
commissaires leurs attribuaient des blasons d'office, parfois peu flatteurs
(des pots de chambres pour un barbier, des seringues à lavement pour un
apothicaire...). André-Yves Bourgès a récemment attiré notre attention sur le
cas des officiers et notaires de Guérande, qui ont du faire de la résistance ;
l'un d'eux se voit attribuer un âne bâté, l'autre un âne assis sur une
chaise... Le plus souvent, les commissaires fabriquent des blasons simples et
ne font aucune recherche : soit ils jouent sur le nom du porteur (des
roussettes pour Rouxel, des pommes de pin pour Pépin, une toison de laine pour
Goulaine, Le Flo reçoit un fléau, le sieur de la Rouaudais dont on ne connaît
même pas le patronyme reçoit une roue...), soit il mettent simplement les
initiales de la personne sur un champ uni (JD pour Joseph Daniel, JL pour Jean
Launay, MH pour Marie Hamon...), ou bien encore, ce qui est plus rapide, ils
inventent des blasons en série, se contentant simplement de faire varier les
couleurs (la fin du cinquième registre de Rennes est particulièrement
représentative de ce procédé).
Si beaucoup de bourgeois ou d'artisans ont été contraints de payer la taxe
et se sont vus attribué un blason contre leur gré, d'autres, qui avaient
quelqu'ambition, ont pu voir dans cet édit l'occasion de recevoir un signe
officiel de reconnaissance sociale. Ce fut probablement le cas de Luc
Brindejonc, dont Pascal Lorant a retrouvé le brevet d'armoiries qui lui fut
délivré à l'occasion de cet édit.
Luc Brindejonc fut parmi les premières personne à se présenter au bureau de
Rennes, il est donc plus que probable qu'il vint se présenter de lui-même. Issu
d'une famille roturière débutant son ascension sociale, il ne portait peut-être
pas d'armoiries auparavant, et ces armes furent sans doute créées pour
l'occasion.
Il est né le 31 décembre 1657 à Rennes, paroisse Saint-Germain, fils
d'Olivier Brindejonc, sieur de la Maisonneuve (1630-1703) et de Perrine Jamet
(-1694). Il épouse le 28 février 1683 Françoise Fougère (je ne connais pas
d'enfants à ce couple), et est décédé à 67 ans le 5 novembre 1724. Il est dit
sieur de la Marre (au Rheu, Ille-et-Vilaine) et du Plessis, il eut au moins
deux fils, Etienne-Jean, jurisconsulte, seigneur du Plessis, en Plouasne, dont
descendance, et Bernard-Etienne. Son frère cadet, Olivier (ou Pierre ?), né en
1675 à Rennes, semble avoir suivi une carrière militaire (merci aux amis du
forum Noblesse
Bretonne).
Luc Brindejonc a débuté comme avocat au Parlement où il fut reçu en 1678
(son père l'a été avant lui), et en 1695, avait comparu à une montre de
l'évêché de Saint-Malo. En 1702, 1706 et 1708, il reçu des certificats comme
ayant servi comme gentilhomme dans la compagnie colonelle du régiment de la
noblesse de l'évêché de Saint-Malo (il était cependant domicilié rue de la
Filandrie à Rennes en 1703). En 1721, il déclara avoir perdu de grands biens
lors de l'incendie de Rennes, où il décéda trois ans plus tard et fut inhumé
dans l'église Toussaints. En 1732, lui, son père et son frère furent reconnus
nobles par un certificat des membres de la noblesse des Etats de Bretagne, et
en 1735, ils le sont encore avec les deux fils de Luc connus, par l'ordonnance
des états de Bretagne (merci à Johann Leconte pour ses informations
biographiques particulièrement détaillées). Ces reconnaissances de noblesse
sont en fait basées sur des généalogies truquées, faisant descendre les
Brindejonc de la famille irlandaise Bermingham.
Registre 1er
Numero 128
[blason]
Les armes cy dessus m'ont esté presentées en ce Bureau par Monsieur Luc
Brindejonc de la Marre Sieur du Plessis avocat au parlement de Bretagne et les
droits m'ont esté aussy payes donc jay delivre son recepicé à Rennes le
cinquieme May 16e quatre vingt dix sept
Signé : Barabé

Bretagne
Rennes
N° 128 [blason]
Par ordonnance rendue le 3e du mois de Jan[vi]er de l'an 1698 par Mrs les
Commissaires Généraux du Conseil députés sur le fait des Armoiries.
Celles de Luc Brindejonc de la Marre, Sr du Plessis - Avocat au Parlement de
Bretagne.
Telles qu'elles sont ici peintes & figurées, après avoir été reçues, ont
été enregistrées à l'Armorial Général, dans le Régistre cotté Bretagne, en
conséquence du payement des droits réglés par les Tarifs & Arrest du
Conseil, du 20e de Novembre de l'an 1696, en foi dequoi, le présent Brévet a
été délivré par Nous Charles d'Hozier, Conseiller du Roi, & Garde de
l'Armorial Général de France, &c. A Paris le 19e du mois de Fév[ri]er
de l'an 1698.
Signé : dhozier

Documents publiés avec l'aimable autorisation des Archives départementales
d'Ille-et-Vilaine (ADIV C 2253), reproduction interdite sans autorisation des
ADIV.
Je remercie M. Pascal Lorant pour m'avoir transmis ce
document, M. Eric Joret, directeur par intérim des Archives Départementales
d'Ille-et-Vilaine pour m'avoir autorisé à le reproduire, et M. Bruno
Isbled, archiviste et président de la Société d'Histoire et d'Archéologie de
Bretagne pour avoir aiguillé ma demande.
Pour en savoir plus sur l'édit de 1696, je renvoie le lecteur à la préface
de Bourde de la Rogerie à l'Armorial Général de France, Bretagne, par
Chassin du Guerny, paru en 1930 à Rennes.