En 1969, l'Afnor, dans son
désir de tout régenter, a sorti une norme (*) qui dit que les noms à particules
doivent être classés sans tenir compte du mot "de", car il s'agit d'une
préposition. Ce qui est bien pour commencer. Mais ça s'arrête là, car la norme
dit ensuite que les articles doivent être pris en compte dans les classements.
Ainsi, selon cette norme, "de la Pinsonnais" doit être classé à "la Pinsonnais
(de)". L'éminent fonctionnaire qui a pondu cette norme n'a jamais du ouvrir de
dictionnaire, car il se serait vite rendu compte que les articles ne servent
pas plus à classer les noms. S'il avait aussi eu un peu de culture historique,
il aurait su que pour ces patronymes, le mot qui suit les particules est le nom
de la terre principale de la famille. Considérant cela, pourquoi donc la
famille du Plessix, dont les ancêtres ont possédé le Plessix, serait
classées à la lettre P, alors que la famille de la Pinsonnais, qui a possédé la
Pinsonnais, n'y serait pas ? Il s'agit dans les deux cas d'un toponyme
devenu patronyme, il n'y a pas de raison de les différencier.
Cette norme a fait naitre une habitude particulièrement regrettable, celle
que des gens mal informés ont prise d'écrire les particules, avec des
majuscules, parce qu'ils ne connaissaient que la norme mal faite, et pas les
usages... On a donc vu apparaître à partir de ce moment des "de La
Pinsonnais", ce que je trouve complètement idiot car d'une part l'article ne
fait pas partie du nom, et d'autre part jamais aucun membre de ma famille
jusqu'à aujourd'hui n'a écrit son nom avec un L majuscule. Faites un
sondage, demandez aux autres familles concernées : l'usage chez elles aussi
était de ne mettre que des minuscules.
Un jour, une personne ayant une très haute opinion d'elle-même m'a objecté
que pour sa famille, la majuscule était de mise car lui-même l'écrivait ainsi,
et que c'était une marque de respect que d'écrire sa particule en majuscule.
Pourquoi pas, mais ce n'est pas une raison pour l'appliquer aux autres. Il faut
aussi respecter la modestie de la majorité des familles à particule
nobiliaire qui s'écrivent avec des minuscules. Pour mon interlocuteur,
j'avais alors creusé la question, et je m'étais vite aperçu que dans sa
famille, le L majuscule n'était apparu que sporadiquement dans des
document imprimés de la toute fin du XIXe, et pas de façon systématique. La
généralisation de l'usage des majuscules dans sa famille était resté très
marginal même jusque dans les années 1960. Auparavant, c'était toujours en
minuscules.
Si j'ouvre des livres d'histoire, des nobiliaires ou recueils de généalogie
publiés avant cette norme incongrue, on constate bien entendu qu'aucun ne
classe les noms particulés avec de la à la lettre L,
car leurs auteurs étaient bien conscients que ç'aurait été une hérésie. Allez,
quelques exemples au hasard d'ouvrages connus qui ne prennent pas en compte les
particules dans leur classement, pour l'édification de ceux d'entre vous qui
douteraient encore :
- Père Anselme, Histoire de la Maison Royale de France et des grands
officiers de la Couronne, 1725-1732 (3e ed).
- François Alexandre Aubert de la Chesnaye-Desbois, Dictionnaire de la
noblesse, 1770.
- Abbé Joseph Nadaud, Nobiliaire du Limousin, 1882.
- de Courcelles, Nobiliaire Universel de France, 1820-1822.
- Jean-Baptiste Rietstap, Armorial général, 1861.
Côté breton j'en ai de plus anciens (et plus nombreux dans ma bibliothèque)
:
- Augustin du Paz,
Histoire Généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne,
1619.
- Guy Le Borgne, Armorial Breton, 1667.
- Toussaint Conen de Saint-Luc, Mémoire sur l'état de la noblesse en
Bretagne, 1691.
- Dom Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne, 1707.
- Dom Morice, Histoire de Bretagne, 1754.
- Couffon de Kerdellech, Recherches sur la chevalerie du duché de
Bretagne, 1877-1878.
- Pol Potier de Courcy, Nobiliaire et Armorial de Bretagne, 1895 (3e
ed).
- Le Gentil de Rosmorduc, La Noblesse de Bretagne devant la Chambre de
Réformation 1668-1671, 1896.
- Paul Paris-Jalobert, Anciens registres paroissiaux de Bretagne,
1898-1914.
- Le Gall de Kerlinou, Blasons Bretons ou recueil d'armoiries,
1907.
- Hervé du Halgouët, Inventaire des archives du château de
Trégranteur, 1909, et autres inventaires.
- Frédéric Saulnier, Le Parlement de Bretagne (1554-1790),
1909.
- Henri Frottier de la Messelière, Filiations Bretonnes,
1912-1924.
- Etc.
Je pourrais multiplier les exemples sans problème, mais ça reviendrait à
lister presque toute ma bibliothèque. Une remarque cependant, qui explique peut
être le texte de l'auteur inculte de NF Z 44-001 : souvent, les noms sont cités
dans les index avec leur particules, donnée avant. Ainsi, on écrit du
Breuil ou de la Houssaye dans l'index, mais on les range bien
entendu respectivement aux lettres B et H. Une autre forme
qu'on trouve bien souvent et qui est informatiquement pratique est d'écrire
Breil (du) et Houssaye (de la) pour faire un classement
automatique à B ou H. Mais jamais un index bien fait ne les
mettre à D ou L. Et regardez donc comment les auteurs
concernés écrivent eux-même leurs noms : avec des de et la
minuscules...
On pourra m'objecter qu'il y a eu des usages différents dans d'autres
provinces, où des noms ont comporté des particules non-nobiliaires
comme De Gaulle ou Le Du, et que dans ce cas, il faut mettre
un D majuscule et classer à D. Certes, mais ce n'est pas une
raison pour imposer cet usage contre nature et contre raison au plus grand
nombre et l'ériger en dogme.
L'immense majorité des associations généalogiques s'est emparé de cette
norme sans se poser de question, et c'est pratiquement le seul milieu à l'avoir
autant diffusé et imposé. Des administrations s'y sont mises aussi, rarement de
façon systématique, mais cela a causé pas mal de dégâts.
Une anecdote pour l'illustrer. Jusqu'à la fin des années 90, mes parents
étaient classés à la lettre P dans l'annuaire téléphonique, ce qui ne posait
aucun problème. Un jour, ils ont informé mon père que leurs directives leur
imposaient un changement, et qu'ils classeraient dorénavant à L. Mon père a
objecté que ce n'était pas l'usage et que les gens risquaient de ne pas nous
retrouver dans l'annuaire. Les gens de l'annuaire ont donc rangé mon père à
H comme Hochedé de la Pinsonnais, ce qui est correct car
c'est notre patronyme complet, mais pose encore plus de problème, car depuis
200 ans, les gens ne nous connaissent que sous le nom usuel de de la
Pinsonnais. Plus personne ne nous trouve donc dans l'annuaire, à part les
vendeurs de fenêtres et de vérandas. Mais rassurez-vous, 40 ans après son
avènement, NF Z 44-001 n'a toujours pas réussi à s'imposer, car le reste de la
famille s'est retrouvé classé à De La Pinsonnais. La preuve que quand
une norme est mal faite, elle est mal appliquée, et donc inutile.
Au même moment (soit 30 ans après la norme), cas similaire au Bottin Mondain
: ils ont désormais informé mes parents qu'ils ne seraient plus classés à P,
mais à H, avec un renvoi toutefois depuis la lettre L. Résultat, tous les gens
pour qui le Bottain Mondain est une référence se plaignent régulièrement de ne
pas nous y trouver (**). Moralité : NF Z 44-001 complique la communication
entre les gens.
Certaines administrations, au moment de leur informatisation, ont suivi
cette norme, probablement parce que les informaticiens qui sont des gens très
(trop) cartésiens pour qui une norme est un dogme. Côtoyant et travaillant avec
ces administrations, certains historiens ou éditeurs se sont laissés
contaminer, et ont cédé à cette mode, sans avoir eu le réflexe salutaire de se
dire qu'il valait mieux suivre les usages séculaires et raisonnés que les
normes mal faites. Amis historiens, chercheurs et généalogistes,
faites preuve de bon sens et laissez tomber les mauvaises habitudes de NF Z
44-001. Après tout, NF Z 44-001 n'est pas une loi, ça n'a rien
d'obligatoire et ce n'est même pas justifié. C'est juste un texte fait pour
montrer que les français sont capables de normaliser n'importe quoi en dépit du
bon sens. Faites comme moi, continuez de faire vos index et classements comme
le veut l'usage, comme l'ont fait vos illustres prédécesseurs depuis des
siècles, c'est-à-dire sans tenir compte des articles.
Ayez le bon réflexe, jettez NF Z 44-001 !

Voici donc ce qu'aurait pu dire NFZ44-001 à un grand généalogiste breton :
Monsieur Frotier de la Messelière, vous ne savez pas écrire votre nom,
dorénavant vous vous appellerez Frotier de La Messelière, car tel est mon
plaisir !
(*) En fait, l'AFNOR n'a même pas écrit elle-même cette norme. Constatant un
jour qu'il existait des domaines où elle ne régnait pas encore en maitre, et où
le bon sens était encore appliqué, elle a senti nécessaire d'imposer sa façon
de voir, de préférence différente de ce que préconise le bon sens, uniquement
pour démontrer son influence et ses capacités à modéliser de nos petits
cerveaux dociles. Elle a pris le premier texte qui passait et l'a érigé en
norme dogmatique. Sans se préoccuper de savoir si c'était fondé et pratique, ou
si cela correspondait à l'usage scientifique, commun, raisonné et utilisé
depuis des siècles. Non, ce n'est pas le but de la norme que de faire les
choses intelligemment. Son but est de normaliser normaliser normaliser
normaliser normaliser le plus de choses possibles, peu importe comment.
(**) Je vous rassure, pour moi, le BM n'est une référence que des vanités,
mais il est pourtant bien pratique pour les recherches généalogiques :).
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